24 janvier 2011

Chapître 1 - Fresnes, aout 2006.

Yesirah eut une bouffée de chaleur en se découvrant dans le miroir. Pendant quelques secondes, elle fut émue.  Puis elle recentra sa bretelle droite et le léger mouvement la replongea dans ses réflexions. Elle aimait ce reflet, mais elle savait qu'on ne pouvait commander la manière dont les autres voyaient. Peut-être verrait-il la supercherie de sa beauté fardée, des petits détails qu'elle avait soignés pour se mettre en valeur; les boucles légères qu'elle avait fait revenir sur ses joues, par exemple. En découvrant son visage, il serait peut être déçu par son manque de finesse, de féminité. Elle observa son reflet avec intransigeance, à l'affût du moindre détail, de la moindre perspective. Opération vaine, bien sûr; même en se tortillant et en essayant de surprendre son image, elle ne se verrait jamais avec les yeux d'un homme. Elle avait choisi une robe de gaze noire dont les fines bretelles découvraient ses épaules déliées. Suffisamment droite pour ne pas serrer ses quelques rondeurs. Elle se tourna de trois quarts, observa son profil, le menton légèrement relevé. Elle ignorait comment cette rencontre pouvait se passer. Elle n’avait échangé que quelques paroles avec cet homme. Elle n’avait pas pris le temps de se demander ce qu’elle cherchait ; la conversation était fluide, intime dans le ton et convenue dans les paroles ; et puis elle avait vu un visage d’homme s’animer, brièvement, lèvres fermées, l’air grave ou retenu, sur l’écran vert sombre de sa petite caméra, ses doigts tapotant sur le clavier, les mots : tu es jolie En peu de temps, sans qu’elle sache exactement comment ni pourquoi, ils avaient convenu tous deux qu’elle viendrait chez lui ; qu’il l’attendrait. Aucune explication n’avait rompu le mystère qu’ils gardaient, d’un accord tacite, autour de cet événement. Il avait seulement précisé qu’elle serait belle.

Yesirah se demandait comment elle avait bien pu entrer dans ce jeu si aisément, elle qui s’employait toujours à se protéger des autres, empêcher l’intrusion de quiconque dans le rythme méthodique de ses décisions. Elle tenait à l’écart les hommes qui la courtisaient, ne fantasmait qu’à distance. Et si la perspective d'une rencontre réelle se dessinait, et qu'en plus elle sentait une attirance mutuelle, elle s'empressait de se rétracter. Etait-elle en train de se préparer à se donner à un inconnu ? Elle avait peur, mais cette peur l’électrisait.  Nulle trace de la forme de paranoïa qui caractérisait ses rapports avec les autres dans les gestes rapides et nerveux qu’elle produisait, décoiffant et recoiffant ses cheveux, appliquant la couleur mûre sur ses lèvres rougies par la fébrilité. Anticipant l’éventualité de sa nudité, elle ôta ses bretelles et laissa glisser sa robe, essayant  de s’assurer que ce corps qu’elle n’avait pas encore apprivoisé, ne produirait pas un effet désagréable à l’inconnu. Elle réprima un frisson en prenant conscience qu'elle voulait, simplement, brutalement et naivement, séduire. Elle se rhabilla et se regarda d'un oeil détaché. Ne pas oublier le parfum. Elle mouilla la pulpe de l'index de son essence préférée, et l'appliqua dans sa nuque, derrière les lobes de l’oreille. Et puis au creux des seins. Elle respira, se regardant toujours. N'avait-elle négligé aucun détail? Elle était persuadée qu'un homme ne supportait pas l'imperfection en matière de beauté. Qu'elle était d'une beauté moyenne, et que le moindre faux-pas lui vaudrait la désapprobation, ou, pire, puisque des attentes semblaient être nées chez cet homme, la déception.

En fourrant son mascara et son rouge à lèvres dans son sac, elle sentit l’angoisse monter. Elle avait l’impression nette qu’elle était en train de commettre une infraction. Qui la jugeait, pourtant? Elle tenta de se raisonner; à 27 ans, un spectre de culpabilité recouvrait encore les affaires de séduction; pourquoi? Elle s'accroupit, fit un geste pour caresser la petite chatte blanche, mais celle-ci bondit et se réfugia sous le canapé. L'animal devait sentir quelque chose. Le parfum sans doute. Elle sortit, un peu inquiète, referma la porte derrière elle et descendit les escaliers jusqu’au parking de la résidence.

Il faisait nuit. Une nuit de fin d’été, douce et moite. Décidément, elle ne s'y faisait pas à ce climat; pas de fraîcheur, vestes inutiles, si tard... Quitter son domicile à une heure si tardive ne lui ressemblait pas. Rien ne lui ressemblait d'ailleurs depuis quelques jours. Elle avait quitté sa région natale, affectée à un poste d’enseignante en région parisienne. Dès le premier jour où elle avait lu le panneau « Mantes la Jolie » à l’entrée de la petite ville bourgeoise, elle avait eu l’impression d'être une autre.  Les immeubles roses ou craie, l’air chaud du soir, les gens, les arbres plantés artificiellement le long des rues et des boulevards, rien qu'elle pût raccrocher à un univers connu. Mais rien non plus qui  n’approchait ne serait-ce qu’un peu les descriptions dramatiques qu’on lui avait faites de la petite ville de banlieue. Elle avait entré des coordonnées inconnues sur la carte de ses 27 ans.

Elle claqua la portière, baissa la vitre,  et laissa entrer un peu d’air. En faisant tourner la clé dans le contact, elle déplora le vacarme de cette toyota qui transportait de manière trop évidente une jeune femme apprêtée à un rendez vous obscur.  Elle respira un peu lorsqu'elle quitta la résidence et se retrouva dans le flot anonyme du trafic. Enfin, lorsqu’elle atteignit l’A13, ses muscles se détendirent dans l’espace familier et privé de sa petite voiture et elle laissa aller son dos au fond du siège. Le flux jaune et rouge des voitures formait des lignes lumineuses sur le bitume noir. Elle se sentait bien. Quelques kilomètres la séparaient de sa destination; elle avait encore une petite heure pour changer d'avis et rebrousser chemin.

Yesirah n’était pas ce qu’on pouvait appeler une conductrice détendue ; elle se concentrait d'autant plus qu’elle connaissait les divagations auxquelles s’adonnait son esprit, dès que le monde extérieur ne lui envoyait plus de signaux. Elle suçota une pastille. L'haye les roses...Bourg la reine...sceaux...elle laissa passer quelques sorties, reconnut les noms avec un pincement au coeur, puis mit son clignotant et prit la sortie. La ville en question, si l'on pouvait l'appeler ainsi, ressemblait pour le moment à un grand carrefour de routes, et d'embranchements et de voies de desserte. Et cette inhumanité provisoire était rassurante. Son téléphone sonna. Une voix s'enquit de son avancée et la dirigea vers un quartier. L’appel fut si court et elle se concentra tellement sur les noms et numéros de rue qu’elle n’eut pas le temps d’avoir une conscience claire de l’effet que cette voix produisit sur elle- plutôt l’impression confuse d’une connexion et d’une douceur, à moins que ce ne fut qu’une réserve- , qu’elle se retrouva dans la rue convenue. L'homme lui transmit le code d’entrée de l’immeuble d’un message sur son téléphone portable, avec pour seul mot : Entre, et monte. 6ème étage.

La neutralité des termes la rassura. Le mouvement était machinal, impératif. Elle appela l’ascenseur. Cambrée sur ses talons, accessoire qu’elle n’avait pas l’habitude d’utiliser, elle se sentait une femme se mouvant dans une scène de cinéma. Pas une étrangère totale ; une autre version d’elle-même. Une femme qui se déplaçait dans l’obscurité du hall désert comme dans un drame muet. Sans autre musique que le souffle de l’air déplacé sous sa robe et sur ses joues brûlantes, le cœur en apnée.

La porte de l’ascenseur s’ouvrit. Un grand homme, barbu, à l’imposante silhouette, lui demanda où elle montait. 6ème, glissa-t-elle, à demi honteuse de la séduction de sa tenue. Comme à chaque fois qu’elle se féminisait, elle éprouvait une gêne face aux hommes, craignait de paraître trop visible, provocante. Comme s’il eût été écrit sur la bouche fardée, qu’elle dissimulait une jeune androgyne, sauvage, aux antipodes du stéréotype féminin. L’homme eut un sourire énigmatique. « Attention, les loups rodent par ici ». L’ironie la mit mal à l’aise. Il n’avait pas prononcé ces mots dans un simple but de conversation sociale de voisinage. Il y avait autre chose. Quelque chose qui pénétrait son être.

L’homme sortit au 4ème, elle le salua poliment et froidement. Sa poitrine comprimée se relâcha et elle put reprendre son souffle.

L’ascenseur s’arrêta, le 6 lumineux la tira de ses rêveries. Le cœur valsant, elle sortit, se retrouvant sur le palier d’un appartement. Le couloir était sombre ; elle chercha fébrilement l’interrupteur, alluma la minuterie. Sur la porte, un loup de feutre noir était accroché, avec un mot : « Mets le, et frappe ».

Le cœur battant, elle s’exécuta. Ses yeux ne voyaient plus à présent qu’un fond noir et grumeleux. Elle frappa.

Il ouvrit la porte. L’obscurité était totale. Elle sentit qu’il était face à elle. Immobile, et qu’il la dévisageait. Frissonnante, elle sentit qu’il prenait sa main et la guidait à l’intérieur. La main de l’homme tremblait. Il lui dit de s’asseoir sur la chaise, et l’y aida. Les pensées tournoyaient dans l’esprit de Yesirah. Que voulait –il ?

Elle n’avait pas l’habitude du silence des hommes en face d’elle. Elle ne le voyait pas, nulle ombre ne se découpait  à travers son masque qui eût pu lui donner quelque indication visuelle. Alors pourquoi était-elle attirée par lui ?

Par les mouvements d’air déplacé, le contact de cette main qui s’était placée dans la sienne, elle sentait de cet homme la souplesse, une douceur, une fragilité et une violence, mélange qui l’attirait inexplicablement.

-Aimes-tu le vin ?

- oui…beaucoup. Rouge, et puissant. Elle sourit sous son masque et tenta brièvement de banaliser la situation en dévoilant le mystère. Comment t’appelles-tu ? Je peux enlever le masque à présent ?

-shhh…

Il lui intima de se taire. Lui tendit un verre de vin, qu’elle saisit et respira, s’emplissant de l’odeur veloutée et tannique. Je bois ? Tu en as un, aussi ? Son ton se voulait anodin et mutin ; elle était maladroite et trahissait la peur.

-…ne sois pas impatiente.

Elle l’entendit porter le verre à ses lèvres et l’imita. Il est très bon, dit elle d’une voix plus douce ; intimidée peut être.

Il ne disait mot. Il l’observait, c’était évident. Ses sens, aiguisés par l’impossibilité de voir, le sentirent s’approcher.  Elle était assise, il était debout. Elle sentit son souffle chaud. Il respira son visage, puis sa nuque. Lentement, humant chaque coin de peau. Le mouvement était à la fois délicat et nerveux.

Il buvait son intimité.

-ta peau est douce.

Cette fois elle ne parlait plus. Ses brèves tentatives d’échapper au mystère de ce qui se passait avait laissé place à une attente docile et offerte. Elle tendit ses lèvres dans le vide, sentit un afflux de sensualité et de désir monter en elle. Il avait approché sa bouche de la sienne, et elle avait été allumée comme une braise folle.

- pas tout de suite. Tu es gourmande…

Il y eut un bref silence.

- tu vas me montrer qui tu es.

Sa voix était douce et autoritaire. Sur ses ordres, elle fit tomber les bretelles de sa robe, doucement, découvrant sa poitrine nue, la robe froissée à la naissance du ventre.

-Je suis…, s’excusa-t-elle, prise d’un étrange vertige, entre la conscience et le rêve.

-Tu es belle. Beaucoup de femmes t’envieraient.

Il posa ses mains sur les seins ronds et tièdes. Yesirah avait le souffle coupé. Le désir montait de son bas ventre, la brûlait. Elle entrouvrit les lèvres, leva son visage clair vers l’homme. Il prit le visage suppliant entre ses mains longues, posa ses lèvres sur les siennes. Le baiser était avide et sexuel, empreint d’une douceur indécente. Le plaisir courut en onde au sommet de son crâne et jusque dans ses membres.

-Retire ton masque.

Yesirah eut peur. Et si, à la lumière du jour, tout s’évanouissait ?

Elle ouvrit les yeux, vit Antise, qui se tenait en face d’elle, la fixant d’un regard bleu gris. Il était svelte, délié, ses mains étaient longues et blanches. Ses traits étaient fins et anguleux, masculins et félins à la fois. Ses lèvres, minces et ourlées, avaient une teinte sanguine.

Tu es beau, aussi.

Tais-toi.

Les minutes qui suivirent restent confuses dans la mémoire de Yesirah. Elle se donna et se laissa modeler, pénétrer. Humide et les cheveux en désordre, elle se cambra, ondula, fit ce qu’Antise lui demandait, comme si elle eût joué sa vie.

Ils prononcèrent peu de mots. Ils s’endormirent sur la moquette, enlacés.

Posté par Zaorah à 23:45 - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Chapître 1 - Fresnes, aout 2006.

    encore mieux!

    je remarque que la première version a été développée. En bien, ça rajoute à l'immersion et à l'identification.

    Posté par wtfcib, 26 janvier 2011 à 17:58 | | Répondre
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