31 janvier 2011

Chapître 20 - Thèbes, 400 av JC

Le soleil était clair et froid sur la cité de Thèbes engourdie par l’hiver.  Quelques oiseaux tournoyaient entre les colonnes de la coupole du palais de Jesam,  se découpant avec netteté dans la lumière crue du matin. Phaidimè gagna précipitamment  sa chambre et sortit de la grande armoire de chêne la tunique de lin blanc qu’elle n’avait pas portée depuis quatre ans. Elle l’enfila et fut prise d’un sentiment familier. Elle regarda son reflet pour la première fois depuis de longues années, comme si elle découvrait une femme inconnue. Etait-elle encore belle ? Elle nota que son visage s’était émacié, que son teint était pâle, mais elle sursauta en remarquant la flamme qui brûlait ses pupilles. Qu’avait-elle fait pendant ces années, sinon languir dans un sommeil qui était frère de la mort ? Elle secoua ses boucles brunes comme pour chasser un rêve. Elle rassembla dans une bourse de cuir les oboles qu’elle ne dépensait plus, sa fibule d’émail bleu, un papyrus plié, et choisit une longue cape de laine brune dont elle se couvrit, ramassant avec soin sa noire chevelure. Une femme seule, de sang royal de surcroît, n’était pas habilitée à traverser les monts et les mers ; elle devait dissimuler les attributs qui l’identifiaient si elle voulait se rendre à Delphes sans encombre.

Le roi Laodamas son oncle, désapprouvait le sens qu’avait pris l’existence de sa nièce, désintéressée des obligations extérieures auxquelles son rang, son âge et sa féminité la destinaient, toute entière tournée vers des souvenirs connus d’elle seule. Ses propres amis, et parmi eux le sage Atiklès, qui veillait sur elle avec la tendresse pudique d’un père,  la dissuadaient de sombrer dans ses espoirs, et la persuadaient que Darius avait pris un autre chemin. Nul ne devait connaitre son départ.

Il était encore tôt quand elle sortit de la demeure familiale. Sur le perron, elle fit une courte pause, se retourna et croisa le regard de Lisus, immobile dans le vestibule encore sombre. Il ne fit aucun mouvement, resta ainsi jusqu’à ce qu’elle parte, une vague inquiétude pour sa maîtresse dans les yeux.

L’air de l’aube était frais et Phaidimè se sentit revigorée. Elle laissa l’acropole, descendit au niveau de l’agora, en prenant soin de l’éviter, puis gagna l’extérieur de la citadelle et, du haut des remparts, contempla les vastes plaines béotiennes où des hordes de chevaux broutaient ce qu’il restait de végétation dans la lumière rose de l’est. Au loin, le fleuve Asopos, bordé de joncs épais et jaunes, serpentait entre les champs, ses circonvolutions invitant au voyage. Phaidimè emprunta les marches de pierre qui menaient à la plaine, jeta un dernier regard à la cité qui s’éveillait, et tournant le dos au soleil levant, dirigea ses pas vers la troisième Porte, celle du nord ouest. Tandis qu’’elle franchissait le seuil ocre de Néitae, derrière elle, sur les hauteurs de Thèbes, la silhouette sombre d’un homme se découpait, longue et droite, le visage tourné vers la tunique blanche qui progressait vers l’ouest. Le vent la poussait, ramenant ses boucles noires sur son visage. Phaidimè se sentit légère, et peut être pour la première fois, libre.

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