11 février 2011

28 novembre 2010. Finistère

C’était un dimanche. Yesirah avertit Antise, dans un message, qu’elle avait décidé de se rendre à Paris dans les mois à venir. Elle ne connaissait pas son adresse ; elle savait qu’il y avait emménagé, peut être deux ans auparavant. Après trois ans d’absence et de messages virtuels, elle avait besoin, malgré ses refus, de le voir.

Elle sursauta lorsque son téléphone sonna. Pour la énième fois, elle s’attendait à recevoir une réponse en forme de refus. Antise opposait des phrases courtes et définitives à chacune des déclarations de Yesirah.  « J’ai tourné la page. Tu devrais en faire autant. C’est trop tard. »

Ce fut donc presque machinalement que Yesirah appuya sur la touche lecture de son téléphone. L’image d’un petit enfant aux yeux clairs dans un landau envahit l’écran, accompagnée des mots :

C’est trop tard.

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30 décembre 2010, Finistère.

Silencieuse et discrète, la neige tombait en flocons poudreux sur la nuit bleue. Une couche épaisse et blanche couvrait les toits de la ville. Les voitures ne circulaient pas. La panoplie rassurante des bruits nocturnes  s’était tue. Yesirah rêva.

La langue ocre s’enfonce dans la mer.  Pieds nus, l’ourlet de sa longue robe déjà mouillé par l’eau noire,  Elena regarde l’horizon, ses pieds s’enlisant dans le sable à mesure que le flux liquide atteint le rivage. Le visage de son frère s’évanouit dans les nuages sombres. Elle rêve qu’elle crie, mais rien dans l’imperturbable étendue ne lui répond. Elena est prise d’une légère ivresse. Le pont, le sable criblé de pattes d’oiseaux, les coques de bateaux penchées- tout est impassible et muet. Elena fait un pas. L’eau est à mi mollets. L’onde de froid parcourt sa jambe ; elle frissonne.

Cela fait plusieurs mois qu’elle essaie, en dépit des soupirs de son père et des haussements d’épaule des habitants du village, de maintenir l’indéfectible lien entre eux, croyant en un possible dialogue. L’urne à la main, elle s’enfonce jusqu’à mi-cuisses, les yeux toujours rivés sur l’horizon. Comment admettre la mort, quand le corps est si loin, quand il n’affiche pas l’évidence de sa fin. Chaque jour des recherches, Elena s’est rendue à la chapelle de granit qui surplombe la jetée, et a prié la vierge de bois de lui rendre son frère ; puis elle est descendue par les rochers artificiels. Elle a gravi, lentement et avec précaution, une main sur son ventre fécond, les cubes inégaux et saillants, jusqu’à la plage. Les pêcheurs ont décidé de cesser les recherches. Ils les ont abandonnés, elle et son frère.

L’eau saisit la taille d’Elena. Son souffle se coupe. Un rayon jaune déchire le sombre amas nébuleux. Le vent agite ses cheveux. De toutes ses forces, elle jette l’urne devant elle. Celle-ci disparaît, absorbée par l’eau noire, emportant avec elle le médaillon de Tristan. Elena se défait de la pesanteur de l’eau, et soulève ses cuisses alourdies par le froid. Dos à la mer, veilleuse de ses souvenirs, elle dirige ses pas vers le port.

Yesirah eut l’impression de crier. Elle se réveilla en sursaut, trempée de sueur.

Posté par Zaorah à 20:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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