31 janvier 2011

Chapître 21 - Troie, 400 av JC.

Il avait marché tout le jour, et était parvenu au sommet, sans savoir pourquoi il avait choisi la montagne pelée plutôt que l’autre. Il ne s’était pas trompé.

Le temple avait été détruit, ou sa construction avait été interrompue ; la pierre avait noirci par endroits, et les rainures des colonnes étaient couvertes d’une poudre écailleuse. Privé d’entablement et de fronton, il béait, ouvert, à l’air du crépuscule.  L’homme sentit quelque chose d’étrange dans l’emplacement qui avait été choisi pour la structure, sans pouvoir se l’expliquer. Les ombres portées provoquées par les derniers rayons du soir ne lui paraissaient pas familières ; ce n’était pourtant pas le premier temple qu’il visitait, ni la première fois qu’il s’y trouvait à l’heure du couchant.  La jeune femme se tenait immobile, au centre exact. Blanche et asymétrique, sa tunique découvrait une épaule déliée, fine et nerveuse. Ses traits, ligneux et impassibles, s’accordaient  à la droiture de sa silhouette Sa posture toute en retenue  indiquait l’attente, une légère alerte. Une cascade de flammes brunes formait derrière elle une sorte de sillage. Son regard était fixé sur l’horizon. Deux losanges aigue-marine dont la profondeur démentait la dureté.

L’homme fit un pas dans sa direction. Elle se retourna brusquement et un éclair traversa les losanges. Il la regarda. Plaisir ? Peur ? Ivresse ? Une douleur lui était montée au cœur, il l’aurait juré. Mais sa silhouette droite restait paralysée. L’homme s’approcha ; il était à un souffle de son visage. L’espace d’un instant ils se regardèrent, déconcertés et anxieux. Le visage de Phaidimè semblait avoir vieilli. Elle était encore plus belle. Qu’avait-elle pu traverser pendant ces années ?  Il voyait l’attente, les revirements, les soubresauts d’une âme qui n’avait pu se résoudre. Il se demanda ce que son propre visage trahissait.

Le vent s’était levé, des nuages noirs défilaient à l’horizon. L’herbe sous leurs pieds avait pris une teinte violacée. Il s’aperçut qu’elle était pieds nus. Leur regard ne s’était pas détaché, mais aucun ne prononçait un mot. Ils étaient pris dans le magnétisme de l’enceinte détruite, de la nuit naissante. Le moindre mot, ils le savaient, romprait le souvenir et déchirerait la nostalgie qui les liait. Il faudrait pourtant passer par cette violence  pour inaugurer le présent. Ils n’effaceraient rien, ni l’intensité du passé qui les envahissait à chaque instant, ni la distance qui avait couvert ces années d’une poussière d’or.

Les lèvres de l’homme tremblaient imperceptiblement. Elle perçut la légère torsion. Elle sentait que sa rancune n’était pas épuisée, et qu’elle devrait l’entendre. Sa droiture inquiète, son épaule offerte, ses pieds nus. Elle savait que le sacrifice pourrait aller loin, qu’elle devrait puiser dans une confiance aveugle. De toutes les façons, leurs destins étaient liés, depuis le jour où ils s’étaient allongés yeux clos près du lac et où il avait posé sa main tiède  sur son sexe apeuré.

Phaidimè entrouvrit les lèvres. Darius regarda les lèvres grenat, qu’il ne voyait jamais sans se refigurer le bouton de ses seins. Il fut pris d’un désir violent.

-Je ne suis peut être qu’une femme parmi d’autres

- Tais-toi. Il approcha sa main de la joue de Phaidimè, posa les doigts au bord de cette bouche, sans savoir s’il voulait la frapper ou l’aimer. La froideur de Darius zébra du même éclair inquiet les losanges aigue-marine.

Mais elle ne recula pas.

Elle avait attendu trois ans et soixante huit jours.

Elle savait qu’il serait fébrile.

Elle le laissa la dévêtir, le regard droit.

Darius regarda la peau jeune, les boutons grenat, posa la main sur le ventre de la jeune femme. Un frisson lui parcourut l’échine.  Il se rappela alors ce petit détail que le rêve lui avait crié depuis le début.  La rondeur des monts et la douceur qu’il réfrénait, alors même que son intention était la vengeance. Il posa ses mains sur les épaules de Phaidimè, dont les yeux coulaient une eau pure. Il embrassa doucement les larmes sur la peau.

Comment est-ce possible ?...

Les yeux de Phaidimè souriaient.

Je ne sais…

Darius fut pris d’un vertige. Il tombait. Il était à demi conscient de tomber. Au loin, la lune était apparue, pleine et effrayante. Viens, souffla-t-il brusquement, empoignant sa main et la tirant hors de l’enceinte.

Les colonnes s’effritaient. Darius comprit ce qui l’avait ébranlé à son arrivée au sommet. Le temple n’avait pas été bâti dans la ligne  des temples séculaires. Le soleil n’en traversait pas le cœur par l’est et l’ouest. La façade humide était plein nord.

Le vent s’était mis à hurler.

Le souffle coupé, Phaidimè courait, la main de Darius serrait la sienne.

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